Témoignage d’Éric

Vie Libre Gironde

Et après c’est comment la vie ?

Plus de deux ans après mon dernier sevrage, je tenais bon, ma dépendance s’éloignait de moi, ma vie reprenait forme. Et pourtant la tristesse était en moi, le goût simple des choses ne suffisait pas à me rendre heureux. C’est après une énième remarque de mon petit dernier, « Papa pourquoi tu es triste ? » que j’ai décidé d’agir. Agir, c’est parfait ! Mais comment faire ? Comment accéder à la fameuse « abstinence heureuse » ? Je devais accéder au fameux D, de la méthode de Mme Cottet, D comme Désir. Le problème demeurait surtout dans le fait de désirer uniquement retrouver « Ma Vie d’avant ! »

J’aime lire et je peux dire que ce goût de la lecture a sûrement dû jouer un rôle non négligeable dans ma guérison ; alors j’ai lu, sur les émotions, les humeurs, avec Christophe André, un peu de philosophie avec Frédéric Lenoir, des voyages avec Sylvain Tesson et bien d’autres.

Ils ont tous leurs idées sur le bonheur et la façon d’y accéder, mais très souvent revenait dans leurs écrits cette phrase du philosophe Pascal : « Le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Et cette absolue nécessité de bien « SE » connaître.

Bien se connaître, apprendre à aimer rester avec soi-même, apprendre à s’aimer à nouveau … pour ensuite savoir aimer les autres.

Pour y répondre je m’attelais déjà depuis deux ans à écrire tous les jours, le ressenti de ma journée, mes humeurs, mes angoisses, ma vie… il ne manquait plus qu’à provoquer l’Action et cela passait par un électrochoc.

Le mien serait un voyage, un long voyage, afin de me retrouver et surtout de me « connaître ».

La destination, le plus loin possible, afin de ne pas être tenté de rentrer au bout de quelques jours. Un pays anglophone afin d’être plus à l’aise pour communiquer avec l’habitant.

Mon envie de nature, de grands espaces, de voir la mer, la montagne : j’allais partir en Nouvelle- Zélande. Plus ambitieux encore, j’allais partir avec un sac à dos, marcher le plus possible, faire du stop, et dormir en chambre d’hôtes ou tenter de me faire inviter chez l’habitant.

Ce voyage m’a permis beaucoup de choses. En voici quelques-unes, parmi tant d’autres…

Rompre ma solitude. L’alcoolisme m’avait tellement isolé que je passais des jours entiers seul sans parler à qui que ce soit. Le stop m’a beaucoup aidé, car pour avancer il fallait parler !! Parfois pour dormir également, il fallait parler. Pour se faire guider, se faire conseiller tout autant, j’étais obligé de parler, alors j’ai repris le goût à la parole.

Mieux connaître mon corps. Les années de « sucre distillé » avaient fait gonfler mon corps, puis à la fin de la maladie, quand je ne mangeais plus et ne me nourrissait que d’alcool, j’ai perdu beaucoup de poids et de masse musculaire. Mon corps ne me portait plus que de mon lit jusqu’au canapé, voire à la supérette du coin. Alors, forcément crapahuter sur les routes de Nouvelle-Zélande avec un sac de 30 kilos sur le dos, cela vous retape physiquement un homme (ou une femme). J’avais fait la paix avec mon corps.

Mieux vivre sans rien (ou peu de choses). Dans ma vie d’avant, j’habitais une belle maison avec un beau jardin, j’avais beaucoup de choses. Mon dernier divorce et les retombées financières de mon alcoolisme m’avaient fait déménager provisoirement dans un petit appartement du centre. Je m’y sentais prisonnier, puni pour et par ma vie d’alcoolique, un échec de plus… Vivre en Nouvelle- Zélande en dormant parfois dans des huttes sans commodités, des « chambres » dans des garages, des auberges de jeunesse bruyantes… Vivre avec un sac à dos qui remplaçait mon frigo, ma machine à laver, mon dressing, ma trousse à pharmacie… Vivre avec le budget limité que je m’étais fixé. A mon retour en France j’ai décidé que cet appartement « trop petit » était une merveille : des WC et une salle de bain rien qu’à moi, une cuisine, des chambres avec des vrais lits !!! Le grand luxe. La lecture de Vers la sobriété heureuse de Pierre Rabhi a achevé ma conviction que nous vivons plus heureux détaché du matériel. J’avais retrouvé le bonheur de plaisirs simples. 

Les Autres. Enfin, ce voyage a été l’occasion de repartir de zéro concernant ma gestion de l’Autre dans ma vie, mes enfants, mes amis, Vie Libre, mes collègues, et l’Autre que je ne connais pas. Rester seul sur un rocher, un banc, aimer cela, accepter d’aimer la solitude pour moins la redouter, cela m’a paradoxalement permis de mieux aimer les Autres. Ce voyage en m’éloignant de mes enfants, ma famille et mes proches, a dès mon retour modifié mes relations avec eux, j’étais en manque, mais en manque d’eux, en manque des Autres. J’avais retrouvé le goût des Autres… et de moi-même.

Si vous pensiez que j’allais vous parler de la Nouvelle-Zélande, de ses paysages magnifiques, ses volcans, ses habitants chaleureux eh bien non. C’est à vous d’aller là-bas chercher à savoir qui vous êtes.

Éric